I

Chapitre I

La première porte

Emma t’a montré le dossier. Frédéric, lui, aurait préféré ne jamais l’ouvrir.

Frédéric dormit peut-être une heure. Peut-être moins. C’était difficile à dire, parce que le sommeil n’était jamais vraiment arrivé au complet. Il était resté couché sur le dos dans son trois et demi de Rosemont, les yeux ouverts dans le noir, à écouter les bruits ordinaires de l’immeuble devenir tranquillement autre chose. Le frigo partait dans la cuisine avec son vieux grondement de moteur fatigué. Le voisin d’en haut marchait trop fort, comme d’habitude. Une voiture passait dans la rue mouillée en faisant chuinter les pneus dans les flaques. Normalement, ces sons-là le rassuraient. Ils prouvaient que le monde continuait de fonctionner sans lui demander son avis. Cette nuit-là, chaque bruit semblait attendre une réponse.

SESSION LOCALE — / UTILISATEUR : FRÉDÉRIC / STATUT : ÉVEILLÉ DERNIÈRE CONSULTATION SYSTÈME :

Le disque dur était posé sur la table basse, à côté d’un verre d’eau qu’il n’avait pas touché. Frédéric l’avait mis là en rentrant, après avoir fait trois fois le tour de son appartement pour vérifier les fenêtres, la porte d’entrée, le cadenas du balcon pis même le garde-robe du corridor, comme un enfant qui se trouve niaiseux mais qui le fait pareil. Il avait ensuite essayé de dormir sans y arriver. À chaque fois qu’il fermait les yeux, il revoyait le corridor de la vidéo. Pas juste l’image. Le feeling. Le couloir trop long. Les néons qui vibraient. La porte rouge qui n’était pas supposée être là. Pis surtout la voix, sa propre voix, qui criait dans un enregistrement daté du lendemain.

Vers quatre heures du matin, il se leva. Il avait la bouche sèche pis le corps engourdi, comme après une fièvre. La lumière du dépanneur au coin de la rue passait entre les stores et découpait des lignes bleues sur le plancher. Frédéric resta un moment debout dans son salon, en boxers et vieux chandail de cégep, à regarder le disque dur comme si l’objet pouvait remarquer qu’il hésitait. « C’est un fichier », murmura-t-il. Sa voix sonnait petite dans l’appartement. « C’est juste un fichier, câlisse. » Mais même lui n’y croyait pas vraiment. Ce qui l’énervait le plus, c’était pas la peur. C’était l’espèce de honte qui venait avec. Il avait trente-deux ans. Il travaillait avec des archives, des systèmes, des métadonnées, des supports corrompus. Il était payé pour rester calme devant des affaires qui avaient l’air impossibles à première vue. Pis là, un disque dur sans logo le faisait agir comme un gars qui vient d’entendre son nom dans un sous-sol.

Il ouvrit son portable. Par réflexe, il vérifia d’abord que le disque dur n’était pas branché. Il était encore sur la table basse, bien visible. Pourtant, quand l’écran s’alluma, le dossier EMMA était déjà là, sur le bureau. Pas un raccourci. Pas une copie. Le dossier complet, avec la même icône blanche pis le même nom en lettres capitales. Frédéric sentit un froid lui passer dans les bras. Il approcha la main du pavé tactile sans toucher l’écran, comme si le simple fait de cliquer allait officialiser quelque chose. Il finit par ouvrir le dossier. L’horloge du portable indiquait , mais l’heure avait l’air moins fiable que d’habitude.

Emma

Les fichiers avaient changé. Pas assez pour qu’il puisse croire à une erreur de mémoire, mais pas assez non plus pour comprendre ce qui avait été modifié exactement. C’était comme entrer dans une pièce familière et sentir que quelqu’un a déplacé un cadre de deux pouces. Le dossier TRANSFERTS VHS s’appelait maintenant TRANSFERTS — PREMIÈRE NUIT. Un sous-dossier SAINT-DAMIEN_ARCHIVES était apparu. Le fichier LIRE_EN_DERNIER.txt était toujours là, au bas de la fenêtre, calme comme une menace. Frédéric ne l’ouvrit pas. Le nom lui donnait le goût de ne plus jamais toucher au clavier.

Dans les documents, Saint-Damien n’était jamais présenté comme un hôpital autonome. C’était ça qui rendait l’affaire plus crédible, pis plus sale. Le nom revenait comme un ancien pavillon de débordement, rattaché à différents programmes du réseau selon les années, parfois associé à Saint-Jean-de-Dieu, parfois à des consultations venues de Pinel, parfois à des transferts dont personne ne semblait vouloir garder la responsabilité. Au Québec, Frédéric le savait, un bâtiment pouvait disparaître juste en changeant trois fois de nom dans des formulaires. Il suffisait que les dossiers restent dans les mauvaises boîtes assez longtemps.

Ce détail le dérangeait plus qu’un lieu complètement inventé. Un château abandonné, ça appartient aux histoires. Un vieux pavillon gris, humide, coincé dans une forêt au nord, avec des traces de budgets coupés, de rénovations jamais finies pis de dossiers médicaux transférés entre institutions, ça appartenait au monde réel. C’était le genre de place dont un ancien employé parle à demi-mot dans un party de famille avant de changer de sujet.

Il passa les deux heures suivantes à lire. C’était ça, son réflexe. Pas courir. Pas appeler. Lire. Classer. Comparer. Chercher la faille. L’ancien pavillon Saint-Damien avait existé pour vrai, du moins selon les archives que le dossier venait de lui donner. Construit dans les années trente, au nord de Montréal, à quelques kilomètres d’un village qui avait changé de nom deux fois depuis. Au départ un sanatorium privé, ensuite récupéré par l’État, puis transformé en institut psychiatrique dans les années cinquante, avant de fermer officiellement après un incendie en 1992. Rien de tout ça ne prouvait que le disque disait vrai, évidemment. Des faux documents, ça se fabrique. Des photos aussi. Des articles de journaux scannés, encore plus. Mais les détails étaient trop nombreux, trop plates, trop administratifs pour sonner comme un canular. Sur un des fichiers, la date de modification affichait , comme si le dossier venait d’être touché aujourd’hui.

INSTITUT SAINT-DAMIEN SERVICE D’OBSERVATION — AILE C PATIENTE : E-14 Notes du Dr Alain Marchand ancien consultant — Institut Philippe-Pinel de Montréal La patiente affirme que certaines portes apparaissent seulement après l’extinction des lumières. Elle prétend également que les corridors « changent d’idée » durant la nuit. Trois membres du personnel rapportent désormais des erreurs spatiales similaires dans l’aile C. Je commence à croire que le problème n’est peut-être pas uniquement psychiatrique.

Frédéric relut la dernière phrase jusqu’à ce qu’elle perde presque son sens. Je commence à croire que le problème n’est peut-être pas uniquement psychiatrique. Quel genre de médecin écrit ça dans un rapport ? Pas un interne paniqué. Pas un concierge superstitieux. Un consultant lié à Pinel. Un gars formé pour regarder l’horreur humaine en face sans se mettre à parler de portes impossibles. Frédéric chercha le nom du Dr Alain Marchand dans les documents, puis dans ses propres bases universitaires. Il trouva une trace dans un vieux colloque de psychiatrie légale en 1986, puis plus rien. Pas de biographie complète. Pas de notice de décès claire. Juste des mentions fragmentaires, comme si l’homme avait été effacé par ennui administratif.

À sept heures, Frédéric n’avait toujours pas dormi. Il était assis à la table de cuisine avec trois pages de notes, un café froid, pis le sentiment très net que sa vie venait de prendre une sortie d’autoroute sans lui demander la permission. Il aurait dû envoyer le dossier à quelqu’un. Marianne, peut-être. Marianne Beaulieu travaillait avec lui aux archives, et elle avait assez de jugement pour lui dire quand il partait sur une obsession. Mais justement, il ne voulait pas l’impliquer. Pas encore. Pas tant qu’il pouvait encore prétendre qu’il contrôlait la situation. Il écrivit l’adresse de Saint-Damien sur un bout de papier, la fixa pendant une longue minute, puis se leva pour prendre ses clés.

Avant de sortir, il retourna dans le salon pour prendre le disque dur. Pendant une seconde, il eut l’impression qu’il n’était plus exactement à la même place sur la table. C’était peut-être juste la lumière du matin, ou le fait qu’il n’avait pas dormi, mais l’objet semblait orienté vers lui. Une petite masse noire, sans témoin, qui le regardait sans yeux. Frédéric resta immobile assez longtemps pour entendre le vieux chauffage de l’appartement se mettre à cogner dans le mur. « Non », dit-il à voix basse, plus à lui-même qu’au disque. Il le glissa quand même dans son sac, avec deux caméras, un enregistreur audio, des batteries neuves, une lampe torche, les plans imprimés pis un couteau de poche qu’il n’avait pas utilisé depuis un voyage de camping au cégep. Le couteau ne servait à rien contre ce genre de peur-là, mais le poids dans sa poche le rassurait un peu. Des fois, le cerveau se contente de pas grand-chose.

Le ciel avait la couleur d’un vieux linge mouillé quand il quitta Montréal. La pluie tombait avec ce bruit sale d’automne montréalais qui donne l’impression que la ville pourrit tranquillement par en dedans en petites gouttes fines qui salissaient le pare-brise plus qu’elles ne le lavaient. Frédéric conduisit sans musique. Chaque fois qu’il essayait d’allumer la radio, il tombait sur du grésillement, des voix coupées, des bouts de publicité qui semblaient venir de trop loin. Après Laval, les bâtiments commencèrent à s’espacer. Après Saint-Jérôme, la route devint plus silencieuse. Puis les villages se mirent à passer comme des photos oubliées : un garage fermé, une église brune, un casse-croûte avec des chaises empilées derrière la vitre, une station-service qui sentait le café brûlé pis le tapis mouillé.

Il s’arrêta une seule fois, dans un dépanneur au bord de la 117, pour acheter de l’eau, des piles pis un sandwich qu’il ne mangea jamais. La caissière, une femme dans la cinquantaine avec les cheveux attachés trop serré, jeta un œil à son imprimé où l’adresse de Saint-Damien était griffonnée. « Vous montez par là ? » demanda-t-elle. Frédéric releva la tête. « Ouais. Je cherche un ancien établissement. Saint-Damien. » La femme ne fit pas de scène. Elle ne pâlit pas, ne lâcha pas sa caisse, ne sortit pas une phrase de film. Elle fit juste une petite face, celle qu’on fait quand quelqu’un mentionne un nom de famille qu’on aime pas trop dans un party. « Y’a pus grand-chose là », dit-elle. « Pis ce qui reste, mettons que le monde d’ici aime mieux pas jouer dedans. » Frédéric força un sourire. « Je vais juste prendre des photos. » Elle lui tendit son reçu sans le regarder. « C’est souvent ça qu’ils disent. »

Cette phrase resta avec lui pendant les quarante dernières minutes. C’est souvent ça qu’ils disent. Pas une menace. Pas un avertissement dramatique. Juste une remarque de quelqu’un qui en a vu passer, du monde trop curieux. La route devint plus étroite, puis le GPS perdit le signal. L’écran afficha sa position au milieu d’une zone grise sans chemins. Frédéric sacra doucement, arrêta sur l’accotement pis sortit les plans imprimés. Au même moment, la radio, qu’il croyait éteinte, émit un souffle bref. Pas une station. Pas une voix. Une respiration. Il regarda le tableau de bord. Le bouton était bien à OFF. Il resta là quelques secondes, la main sur la clé, à se demander combien de signes un homme adulte avait besoin avant de faire demi-tour. Puis il vit, entre les arbres, une borne de pierre couverte de mousse. SAINT-DAMIEN — 4 KM.

Le chemin forestier était en mauvais état. Des branches frottaient les portières, pis la boue avalait presque les pneus dans les creux. Le bois autour de lui était serré, sombre, avec des troncs minces qui semblaient tous pencher vers la route. Frédéric avait grandi en banlieue, pas en région, mais il connaissait assez les rangs perdus pour savoir qu’un silence de forêt, c’est jamais vraiment silencieux. Il y a toujours des oiseaux, du vent, des branches, des insectes, de l’eau quelque part. Ici, rien. Même la pluie semblait tomber plus doucement, comme si elle ne voulait pas faire de bruit près du pavillon.

Quand le pavillon apparut enfin au bout de la montée, Frédéric ralentit sans s’en rendre compte. Saint-Damien dominait la colline comme une bête couchée depuis trop longtemps. Le bâtiment était immense, plus large que sur les photos, avec ses fenêtres condamnées, ses murs noircis par l’incendie, ses ailes latérales qui disparaissaient dans les arbres. Y’avait de quoi dans cette place-là qui faisait penser à un animal endormi. Pas un monstre. Pas quelque chose de spectaculaire. Juste… quelque chose qui respirait encore malgré les années.

Il stationna devant l’ancien portail. Les chaînes avaient été coupées. Pas arrachées par le temps. Coupées net. Le métal brillait encore, sans rouille, comme une blessure fraîche. Frédéric resta dans la voiture un moment, les deux mains sur le volant. Le chauffage soufflait un air tiède qui sentait la poussière. Son cœur battait trop vite. Il pensa à la caissière du dépanneur. Il pensa à Marianne. Il pensa au fichier LIRE_EN_DERNIER.txt. Puis il prit sa caméra, son enregistreur audio, une lampe torche, les plans roulés dans un tube de carton, et sortit.

L’air dehors était froid, mais pas un froid propre. Un froid humide, celui des vieux bâtiments mal chauffés, celui qui te rentre dans les os pis qui veut plus sortir. Frédéric lança l’enregistrement de sa caméra avant même d’approcher de l’entrée. « Pavillon Saint-Damien. Première exploration. Frédéric, archives numériques, pavillon Laurier. Il est… treize heures quarante-six. Je suis seul sur place. » Il faillit ajouter pour l’instant, mais se retint. Même dans sa tête, la phrase sonnait mal.

L’entrée principale était entrouverte. Les vitres avaient été fracassées depuis longtemps, mais quelqu’un avait dégagé un passage dans les débris. Frédéric alluma sa lampe et entra. L’odeur le frappa tout de suite : moisissure, plâtre mouillé, vieille peinture, pis quelque chose de plus chaud en dessous, comme un linge oublié dans une laveuse pendant deux jours. Le hall était vaste, avec un comptoir d’accueil effondré, des fauteuils renversés, des affiches médicales rongées par l’humidité. Sur un mur, on distinguait encore des flèches : ADMINISTRATION, CHAPELLE, AILE C. Le mot AILE C semblait plus foncé que les autres, ou peut-être que Frédéric le regardait trop longtemps.

Il avança en commentant ce qu’il voyait, parce que parler l’aidait à ne pas laisser la place prendre toute la place. « Hall principal. Dégradation avancée. Aucune trace d’électricité active. Sol partiellement dégagé. » Sa voix ne portait pas comme elle aurait dû. Elle tombait vite, avalée par le bâtiment. Ce fut le premier détail qui le mit vraiment mal à l’aise. Pas les murs brûlés, pas les fenêtres mortes. Le son. Le pavillon ne résonnait pas. Il absorbait.

Frédéric suivit les plans vers le corridor central. Plus il avançait, plus les détails semblaient ne pas fitter. Sur le papier, l’aile administrative devait être à gauche, mais il trouva plutôt une double porte menant à une salle commune. Un escalier indiqué comme condamné était libre. Une porte qui devait ouvrir sur une réserve donnait sur un mur de briques. Il nota tout, essayant de rester calme. Les vieux bâtiments sont modifiés. Les plans sont rarement à jour. Surtout les institutions qui ont vécu cinquante ans de rénovations cheap, de budgets coupés, de décisions prises par du monde qui se parlaient pas. C’était plausible. Tout devait rester plausible.

Il passa devant une ancienne salle d’attente. Une rangée de chaises métalliques était encore alignée contre le mur, comme si des patients allaient revenir s’asseoir après la pause. Sur une petite table basse, des magazines avaient gonflé avec l’humidité jusqu’à devenir presque organiques. Frédéric éclaira les couvertures sans trop savoir pourquoi : une revue médicale de 1988, un vieux Sélection du Reader’s Digest, un bulletin paroissial taché de brun. Au mur, une horloge arrêtée indiquait 2 h 17. Frédéric sentit sa bouche devenir sèche. Il filma l’horloge, puis baissa la caméra. « Coïncidence », dit-il. Le mot mourut aussitôt dans l’air. Même lui l’entendit comme un mensonge.

Puis il arriva devant le corridor.

Il le reconnut avant même de vérifier la caméra. Les murs verts. Les néons alignés au plafond. Le plancher taché. Les portes métalliques. C’était le corridor de la vidéo. Exactement. Sauf qu’au fond, il n’y avait pas de porte rouge. Juste un mur gris, fendu verticalement. Frédéric sentit un soulagement étrange, presque décevant. Il se surprit à vouloir que la porte soit là. Cette pensée-là lui fit honte. « Corridor central », dit-il dans la caméra. « Aucune porte visible au fond. Mur plein. Je vais mesurer approximativement la distance. »

Il avança. Ses pas faisaient un son mou, comme si le plancher était légèrement humide. Au bout de trente pas, il regarda derrière lui. L’entrée du corridor semblait plus loin que prévu. Il se força à sourire. Perspective. Stress. Mauvaise lumière. Il continua jusqu’au mur du fond et posa la main dessus. Le béton était froid, réel, rugueux sous ses doigts. Il frappa deux fois. Son plein. Pas de vide derrière. « Mur solide », murmura-t-il. « Rien à signaler. » Mais les mots restèrent coincés dans sa gorge, parce qu’au même moment il entendit un bruit humide derrière lui.

Frédéric se retourna. Le corridor était vide. Sa lampe trembla légèrement dans sa main. Sur le plancher, à environ dix mètres, des traces de pas venaient d’apparaître. Des empreintes noires, irrégulières, comme celles de pieds nus trempés. Elles partaient de l’entrée du corridor et s’arrêtaient à mi-chemin vers lui. Il les fixa sans parler. Elles n’étaient pas là avant. Il en était certain. Pas parce qu’il avait tout vu. Parce qu’il avait cette certitude physique qu’on a parfois avant même de comprendre : y’a de quoi qui marche pas.

Il recula sans même s’en rendre compte d’un pas. La caméra émit un bip de batterie faible. Frédéric baissa les yeux, incrédule. Il l’avait chargée le matin même. L’indicateur passa de 82 % à 9 %, puis à 3 %. La caméra s’éteignit. En même temps, un néon s’alluma au-dessus du corridor. Un seul. Il vibra dans un grésillement de mouche électrique, puis un deuxième s’alluma plus loin. Puis un troisième. La lumière avançait vers le mur du fond, tube après tube, comme si quelqu’un rallumait le bâtiment pour lui montrer quelque chose. « Ben non… » souffla Frédéric. Le pavillon n’était plus alimenté depuis des décennies. Il l’avait lu. Les transformateurs avaient été retirés après l’incendie.

Le mur changeait.

Pas d’un coup. Pas comme un effet spécial. Plus subtilement, ce qui rendait la chose pire. La fissure verticale semblait s’être élargie, mais quand Frédéric cligna des yeux, elle avait déjà la forme d’un cadre. L’humidité sur le béton dessinait des lignes droites. Une tache sombre ressemblait à une poignée. Il avança malgré lui, le souffle court. Son téléphone vibra dans sa poche.

NOUVEAU FICHIER DÉTECTÉ image_13-51.jpg

Il ouvrit l’image. Elle montrait le corridor vu d’en haut, comme par une caméra de surveillance. Frédéric se voyait lui-même au fond, debout devant le mur. Derrière lui, au milieu du passage, une silhouette se tenait immobile. Grande. Cheveux noirs. Chemise pâle. Frédéric se retourna brusquement. Il n’y avait personne. Quand il regarda l’image de nouveau, la silhouette était plus proche.

Les néons lâchèrent tous en même temps dans un bruit sec de transformateur brûlé. Le noir tomba sur lui comme une couverture mouillée. Frédéric échappa presque son téléphone. Il chercha l’interrupteur de sa lampe, mais le faisceau vacilla, mourut, revint faible. Dans cette demi-lumière, le mur du fond n’était plus un mur. Une porte rouge occupait l’espace, massive, ancienne, avec une petite vitre grillagée dans le haut et une poignée ronde en laiton terni. Elle semblait trop vieille pour Saint-Damien, comme si on l’avait sortie d’une autre époque pour la visser là pendant une seconde d’obscurité.

Frédéric ne bougea plus. Son corps avait compris avant sa tête. Il avait le même feeling qu’avant un accident de char, la fraction de seconde où tu sais que ça va frapper mais où t’as pas encore entendu le métal. Derrière la vitre, quelque chose passa. Pas assez longtemps pour qu’il voie un visage. Juste une pâleur. Des cheveux noirs. Une bouche ouverte trop près du verre. Frédéric recula lentement, le dos presque collé au mur latéral.

Trois coups résonnèrent derrière la porte. TOC. TOC. TOC. Le son vibra dans le corridor, pas fort, mais profond, comme s’il venait de l’intérieur des murs. Frédéric entendit alors une voix derrière lui, basse, tremblante, proche de son oreille. « Frédéric… ouvre pas ça. » Il pivota. À l’autre bout du corridor, là où l’entrée aurait dû être visible, une jeune femme se tenait immobile dans la lumière mourante. Elle portait une chemise d’hôpital trop grande. Ses cheveux noirs tombaient sur ses joues. Sa peau avait la couleur de quelqu’un qui n’avait pas vu le soleil depuis des années.

« Emma ? » demanda Frédéric, même si poser la question lui sembla immédiatement stupide. La jeune femme leva les yeux. Ce qu’il vit dans son visage ne ressemblait pas à la colère d’un fantôme ni au vide d’une hallucination. C’était de la peur. Une peur humaine, sale, directe. « Il écoute quand t’as peur », murmura-t-elle. Sa voix avait un accent léger, pas tout à fait montréalais, quelque chose de plus régional, usé par le temps. « Pis là, Frédéric… y t’entend ben trop. »

La poignée de la porte tourna lentement toute seule.

Emma recula d’un pas. Son image grésilla presque, comme une vieille vidéo qui perd le tracking. « Faut pas qu’y sorte », dit-elle. Frédéric voulut lui demander qui. Il voulut lui demander où elle était, ce qu’elle était, comment elle connaissait son prénom. Mais la porte s’entrouvrit avant qu’il puisse parler. Un souffle tiède passa dans le corridor. Ça sentait le plâtre mouillé, le linge sale, pis quelque chose de plus profond, comme une cave qu’on aurait murée avec du monde encore dedans.

Les lumières explosèrent de nouveau. Quand elles revinrent, Emma avait disparu. Le corridor semblait plus long qu’avant. Beaucoup plus long. La porte rouge, elle, était toujours là, entrouverte de quelques centimètres. Dans le noir derrière, quelque chose respirait lentement, avec patience, comme si ça venait enfin de trouver le chemin.

Pendant une seconde, Frédéric pensa vraiment qu’il allait mourir là. Pas mourir comme dans les films, avec une dernière phrase pis une musique dramatique. Mourir bêtement, dans un vieux corridor d’institut abandonné, avec les souliers pleins de poussière humide et le cellulaire dans la main, sans que personne sache exactement où il était rendu. Il pensa à son appartement pas rangé, à la tasse dans l’évier, au message de Marianne auquel il n’avait pas répondu la veille. Des affaires niaiseuses, presque insultantes. Le cerveau fait ça, des fois. Au lieu de comprendre l’horreur au complet, il s’accroche à des détails ordinaires, comme si une tasse sale pouvait encore le ramener dans un monde normal.

Puis le souffle derrière la porte changea. Il ne devenait pas plus fort. Il devenait plus précis. Frédéric eut soudain l’impression que quelque chose, dans le noir de l’autre côté, venait de comprendre exactement où il se tenait. Pas juste dans le corridor. Dans sa peur. Dans sa respiration. Dans le petit espace fragile entre l’envie de fuir et celle de savoir. Il recula sans même s’en rendre compte encore, un pas, puis un autre, sans oser tourner le dos à la porte. Ses clés cliquetaient dans sa poche avec un bruit ridicule de petite vie ordinaire, pis ce son-là, pour une raison qu’il ne sut jamais expliquer, lui donna enfin assez de courage pour respirer.

Emma
Pis de l’autre côté de la porte, une voix qui ressemblait presque à celle de Frédéric murmura : « Décrisse d’icitte pendant que t’es encore capable. »