XIV

Chapitre XIV

Occupé par l’écoute

Un appartement peut devenir un corridor avant même que les murs changent.

Le dossier MONTRÉAL — PORTES TEST n’aurait pas dû pouvoir apparaître sur l’ordinateur hors réseau. Frédéric vérifia le câble, puis les paramètres, puis les journaux système. Rien. La machine n’avait pas communiqué avec l’extérieur. Elle n’avait pas besoin. Le phénomène semblait de moins en moins respecter la différence entre un ordinateur, un conduit et une tête humaine. Marianne resta debout derrière lui, bras croisés. « Ouvre pas. » Frédéric répondit : « Je dois au moins voir la liste. » Elle lâcha un rire sans joie. « C’est exactement le genre de phrase qui finit mal. »

APPARTEMENT SIGNALÉ — / ÉTAT : OCCUPÉ PAR L’ÉCOUTE DERNIÈRE TRACE :

Il ouvrit le dossier sans lancer les fichiers. Il contenait des sous-dossiers nommés comme des lieux : PRÉFONTAINE, BERRI-UQAM, ORATOIRE, CHUM, ANCIEN_SJD, DOUGLAS, PINEL, PAVILLON_LAURIER, APPARTEMENT_MARIANNE. Le dernier nom fit reculer Marianne d’un pas. « Efface ça. » Frédéric secoua la tête. « Si je l’efface, ça revient. » « Je m’en sacre. Efface-le pareil. » Il le fit. Le dossier disparut, puis revint aussitôt, renommé : APPARTEMENT_MARIANNE_OCCUPÉ.

Marianne devint blanche. « Occupé par quoi ? » L’ordinateur répondit sans qu’ils touchent au clavier. Une fenêtre texte s’ouvrit. OCCUPÉ PAR L’ÉCOUTE. Frédéric tira le câble d’alimentation du mur. L’écran resta allumé. Marianne recula jusqu’à la porte du local. « On va chez moi. Maintenant. » Pour une fois, Frédéric ne discuta pas. Ils prirent le dossier Marchand, la clé B-14, la cassette miniature, et sortirent.

Sur le chemin vers le Plateau, Marianne conduisait trop vite. Elle appelait une voisine, puis une autre, puis son propriétaire. Personne ne répondait. Chaque appel tombait sur une messagerie qui ne contenait aucun message d’accueil. Juste du souffle. À la troisième tentative, une voix d’enfant dit : « Elle dessine dans ta cuisine. » Marianne lança le téléphone sur les genoux de Frédéric comme s’il venait de mordre. « Ferme ça. » Il l’éteignit. L’écran resta noir. Pour une fois.

L’escalier extérieur de Marianne était couvert de pluie. La porte de son appartement était fermée. Pas de lumière à l’intérieur. Rien d’anormal, ce qui était rendu la forme la plus suspecte de l’anormal. Marianne monta les marches avec la barre à clous dans la main. Frédéric la suivait, le sac serré contre lui. Sur le palier, elle s’arrêta. Il y avait de la buée à l’intérieur de la fenêtre de cuisine. Quelqu’un avait tracé trois mots avec un doigt : PAS CHEZ TOI.

Marianne resta immobile. Frédéric entendit sa respiration devenir courte. « C’est mon appartement », dit-elle. Pas à lui. Pas au phénomène. À elle-même. « C’est chez nous. » Puis elle enfonça la clé dans la serrure. Frédéric voulut l’arrêter, mais elle ouvrit avant qu’il puisse parler. L’appartement était sombre. L’odeur avait changé. Ça ne sentait plus le thé, les livres, le savon à linge. Ça sentait le vieux papier humide et le plâtre. L’odeur de Saint-Damien.

Ils entrèrent. Le salon était intact, mais les murs étaient couverts de dessins. Pas collés avec du ruban. Directement dessinés sur la peinture. Des portes. Des corridors. Des escaliers. Des stations de métro. Des chambres d’hôpital. Au centre du mur, au-dessus du divan, une petite silhouette d’enfant était entourée de lignes noires qui ressemblaient à des conduits. Marianne porta une main à sa bouche. « C’est chez moi. » Frédéric murmura : « Je sais. » « Non. Tu sais pas. »

Dans la cuisine, la table était couverte de feuilles. Certaines venaient de leur propre dossier. D’autres étaient nouvelles. Une phrase revenait sur plusieurs pages : l’écoute occupe les lieux avant les corps. Frédéric la lut trois fois. Ça voulait dire que le phénomène n’avait pas besoin d’être physiquement présent. Il pouvait préparer un endroit en y installant l’attention, les voix, les attentes. Un appartement pouvait devenir un corridor avant même que ses murs changent. Une ville pouvait devenir un pavillon.

NOTE ATTRIBUÉE À E-14 L’écoute vient avant la porte. La porte vient avant l’homme. L’homme vient quand quelqu’un veut savoir qui cogne. Ne demandez pas qui est là. C’est la question qui lui donne une forme.

Marianne arracha une feuille du mur. Frédéric cria presque. Rien ne se produisit. Pas tout de suite. Puis le mur sous la feuille saigna du graphite, comme si le dessin continuait à pousser depuis l’intérieur de la peinture. Marianne recula, horrifiée. « Je veux mon appartement. » Sa voix se brisa sur le dernier mot. Frédéric sentit quelque chose en lui se serrer. Il avait entraîné Saint-Damien ici. Pas par choix, pas volontairement, mais ça changeait rien. La peur avait maintenant l’odeur du savon à linge de Marianne.

Un bruit monta de la salle de bain. La cassette. Ou le drain. Ou les deux. Marianne essuya son visage avec la manche de son chandail. « On va pas se faire sortir de chez moi par des dessins. » Elle prit un rouleau de sacs poubelle et commença à emballer ce qu’elle pouvait : documents, cassettes, carnets. Frédéric l’aida. Les murs craquaient autour d’eux, mais aucun des deux ne répondit. Chaque fois qu’une voix chuchotait un prénom, Marianne disait seulement : « Non. » Pas fort. Juste assez pour rester dans son corps.

Puis ils trouvèrent, sur la porte de la chambre, un dessin qui n’était pas là quelques secondes plus tôt. Il représentait Marianne enfant, assise sur un balcon en fer, avec un livre sur les genoux. Derrière elle, une porte rouge était entrouverte dans le mur extérieur. Frédéric regarda Marianne. Elle semblait ne plus respirer. « C’est pas possible. » « Tu reconnais ça ? » Elle hocha la tête, lentement. « J’avais huit ans. Chez ma grand-mère. À Hochelaga. »

Le phénomène n’avait pas commencé avec Frédéric pour elle non plus. Peut-être qu’il l’avait reconnue parce qu’elle avait déjà été proche d’une porte. Peut-être que Saint-Damien choisissait moins ses victimes qu’il ne retrouvait des gens déjà effleurés. Marianne toucha le dessin du bout des doigts. « J’avais oublié ça. » Sa voix était toute petite. « J’avais rêvé d’une porte dehors, dans les airs. Ma grand-mère m’avait dit de jamais raconter ce genre d’affaires avant de dormir. »

Frédéric comprit alors pourquoi Marianne résistait mieux que lui. Pas parce qu’elle était extérieure au phénomène. Parce qu’une partie d’elle avait déjà appris, enfant, à ne pas répondre. À ne pas regarder trop longtemps. À dire : ça file pas, pis à fermer la porte. Le phénomène ne venait pas seulement de l’infecter. Il venait de réveiller une vieille peur rangée dans un coin.

Dans la chambre de Marianne, une voix de petite fille murmura : « Toi aussi, tu l’as vue avant lui. »
Emma