XIII

Chapitre XIII

La diffusion

Une image peut être une porte si assez de monde la regarde.

Le métro resta immobile devant eux, portes ouvertes, sans un bruit de moteur. À l’intérieur, il n’y avait pas de sièges orange, pas de barres de métal, pas de publicités pour des cours de conduite ou des cliniques dentaires. Il y avait le corridor vert. Celui de Saint-Damien. Les néons fatigués. Le plancher humide. Les murs qui semblaient absorber la lumière. Marianne recula d’un pas. « Non. Ça, c’est non. » Frédéric n’avait pas l’intention d’entrer. Son corps avait déjà décidé pour lui. Ses jambes refusaient.

DIFFUSION SURVEILLÉE — / NOMBRE DE REGARDS : INCONNU DERNIÈRE TRACE :

Les deux étudiants filmaient encore. L’homme du banc pleurait doucement. Dans le haut-parleur de la station, une voix automatique annonça : « Direction Honoré-Beaugrand », mais la voix s’étira sur la dernière syllabe jusqu’à devenir une respiration. Frédéric attrapa le téléphone de l’étudiant le plus proche et le lança au sol. L’écran éclata. « Hé ! T’es malade ? » L’étudiant voulut le pousser, mais Marianne se planta entre eux. « Écoute-moi ben. Si tu veux sortir d’icitte avec toute ta tête, tu regardes pas cette porte-là dans ton cell. Tu regardes même pas ton cell. Compris ? »

L’autre étudiant avait déjà commencé une diffusion en direct. Sur son écran, les commentaires défilaient. C’est quoi ce filtre ? Où ça ? Fake. Frédéric vit le chiffre des spectateurs monter. 12. 38. 91. Une sueur froide lui descendit dans le dos. Le phénomène n’avait peut-être pas besoin que les gens soient physiquement là. Peut-être qu’une image suffisait. Une attention partagée. Une porte vue par trop de monde.

Il arracha le téléphone, mais avant qu’il puisse l’éteindre, l’écran vira au noir. Une seule phrase apparut sous l’heure système : MERCI POUR L’OUVERTURE. Les lumières de la station s’éteignirent. Dans le noir, le métro fit entendre trois coups métalliques depuis toutes ses portes. Toc. Toc. Toc. Quand les néons revinrent, le train était redevenu normal. Sièges orange. Barres de métal. Publicités plates. Les portes se fermèrent, et le métro repartit comme si rien ne s’était passé.

Personne ne parla pendant quelques secondes. Puis l’étudiant se mit à sacrer contre Frédéric pour son téléphone brisé. L’autre demandait à Marianne si elle avait vu ça. L’homme du banc murmurait encore : « Ma fille était là. » Le monde normal revenait déjà avec ses plaintes, ses explications, ses réflexes. Frédéric aurait voulu crier que rien n’était normal. Mais à quoi bon ? Le phénomène venait de tester quelque chose dans un espace public, pis la ville avait à peine bronché.

Marianne tira Frédéric vers la sortie. « On décrisse. » Dehors, l’air froid leur fit du bien. La rue était mouillée, les voitures passaient, un livreur à vélo sacrait contre un taxi. Montréal continuait. Dehors, en ce , le monde vivait pareil. Marianne tremblait de rage. « Ça vient de se servir d’un live. » Frédéric hocha la tête. « Oui. » « Ça peut se propager par vidéo ? » « Peut-être. » Elle lui donna un coup sur l’épaule, pas violent, mais assez pour le réveiller. « Pas peut-être. Trouve mieux que peut-être. »

Ils retournèrent au pavillon Laurier malgré leurs propres règles, parce que c’était le seul endroit où Frédéric avait accès à des postes isolés et à des outils pour vérifier la diffusion. Il savait que c’était dangereux. Marianne aussi. Mais ils n’avaient plus le luxe de choisir seulement des options sécuritaires. Dans la salle des archives, l’air était froid. Les conduits ne faisaient aucun bruit. Frédéric brancha un poste hors réseau, puis utilisa l’ordinateur de Marianne, connecté à Internet, pour chercher la vidéo.

Elle avait disparu. Le compte de l’étudiant existait encore, mais le direct n’apparaissait pas. Aucune archive, aucun clip, aucun commentaire récent. Pourtant, en cherchant par mots-clés, Frédéric trouva des traces. Des gens parlaient d’un live weird dans le métro. Certains disaient avoir entendu trois coups chez eux après avoir regardé. D’autres affirmaient que leur écran avait affiché une porte rouge pendant une seconde. Marianne lut par-dessus son épaule. « C’est commencé. »

CAPTURE DE COMMENTAIRES — SOURCE NON CONFIRMÉE je lai vu aussi wtf ctait pref? quelquun a entendu cogner apres? mon speaker a fait toc toc toc bro ma blonde dit quelle voit une fille dans l’écran fake ou pas jai pu de son sur mon cell

Frédéric sentit la même honte revenir. Il avait voulu documenter depuis le début. Filmer, enregistrer, prouver. Et maintenant, la preuve devenait peut-être le vecteur. Marianne le regarda. « C’est pas juste ta faute. » « Tu lis dans ma face ? » « Non. Je commence juste à connaître ton air de gars qui se crucifie tout seul. » Elle s’assit à côté de lui. « On corrige. On se noie pas dedans. »

Ils cherchèrent la vidéo pendant deux heures. Chaque trace menait à un compte supprimé, un fichier corrompu, une miniature noire. Mais un extrait de trois secondes finit par apparaître dans un cache temporaire. Frédéric ne le lança pas. Il regarda seulement les métadonnées. Durée : 00:03. Audio : présent. Image : absente. Titre automatique : ouverture_urbaine_01. Marianne prit une grande respiration. « On l’écoute pas. » Frédéric hocha la tête. « On l’écoute pas. »

Le fichier se lança tout seul. Pas dans le lecteur. Dans les haut-parleurs du poste, pourtant coupés. Trois secondes. Un souffle. Trois coups. Puis la voix d’Emma enfant : « Il apprend les villes. » Le fichier disparut. Dans le mur derrière eux, un conduit répondit par un petit craquement. Marianne ferma les yeux. « J’haïs quand elle dit des phrases utiles et terrifiantes en même temps. »

Frédéric ouvrit le dossier Marchand. Une note qu’il n’avait pas vue avant était maintenant visible entre deux pages. Elle n’était pas là dans le parc. Il en était certain. Le papier était plus récent que les autres, mais l’écriture était celle de Marchand. « Les lieux à forte résonance facilitent les réponses. Tunnels. Puits. Conduits. Stations. Églises. » Marianne lut le mot églises et pâlit. « Il y en a une dans presque chaque village autour de Saint-Damien. »

Le phénomène n’avait pas besoin de posséder tout Montréal. Il avait seulement besoin des bons espaces : des endroits où le son reste, tourne, revient. Des tunnels de métro. Des cages d’escalier. Des conduits d’aération. Des vieux bâtiments publics. Des églises. Des lieux québécois ordinaires, pleins d’échos, de silence et de mémoire mal rangée. Frédéric sentit l’histoire s’élargir au-delà de ce qu’il était capable de porter.

Dans l’ordinateur hors réseau, un nouveau dossier apparut : MONTRÉAL — PORTES TEST.