Ils retournèrent à Saint-Damien en plein jour, ce qui ne rendit pas l’endroit plus rassurant. La neige menaçait sans tomber. Frédéric avait imprimé les anciens plans du pavillon; Marianne avait marqué chaque sortie au crayon rouge. Le bâtiment comptait trois étages. C’était écrit sur tous les plans, toutes les fiches d’incendie, toutes les photographies extérieures. Pourtant, dans la cage d’escalier, au-dessus du bouton 3, une plaque métallique indiquait maintenant 4.
Marianne resta deux marches plus bas. « On monte pas. » Frédéric leva les yeux. L’escalier continuait pourtant au-dessus d’eux, alors qu’il aurait dû se terminer sur une porte de toit. « Hier, c’était pas là. » « Justement. » Ils décidèrent de ne pas monter. Pendant presque une minute, rien ne se passa. Puis une petite balle rouge descendit les marches depuis l’étage impossible et s’arrêta contre la chaussure de Frédéric.
La balle était vieille, en caoutchouc craquelé. Un E et un 14 avaient été dessinés dessus au stylo. Marianne ne la toucha pas. Frédéric non plus. Au-dessus, une enfant rit une seule fois. Pas un rire inquiétant. Un vrai petit rire surpris, ce qui rendit la chose infiniment pire. « Emma ? » demanda Frédéric avant de pouvoir se retenir. Marianne ferma les yeux. « On avait dit qu’on répondait pas. »
Une voix descendit de l’escalier. « Je sais. » Frédéric sentit son cœur rater un battement. La voix n’avait pas répété sa question. Elle avait répondu à Marianne. Puis : « Je veux pas que vous montiez. » Marianne leva enfin les yeux. « Pourquoi ? » Aucun son pendant plusieurs secondes. Ensuite, très bas : « Parce qu’il sait faire ma voix quand je suis pas là. »
Ils quittèrent la cage d’escalier. Dans le corridor du troisième, les numéros de chambres avaient changé. 301. 302. 303. Puis 401. 402. 403. Le bâtiment réécrivait sa propre géographie autour d’eux. Frédéric photographia les plaques, mais sur l’écran de son téléphone elles affichaient toutes 14. Marianne lui fit ranger l’appareil. « Arrête de lui donner des façons de se montrer. »
Ils trouvèrent une ancienne salle d’activités remplie de dessins d’enfants. Plusieurs représentaient la même chose : un corridor, une porte rouge et une petite silhouette tenant quelque chose fermé de toutes ses forces. Sur un dessin, deux adultes étaient dessinés devant le bâtiment. L’un avait des cheveux roux. L’autre tenait un rectangle noir dans sa main. Au-dessus d’eux, une enfant avait écrit : ILS ARRIVENT TROP TARD.
Marianne décrocha le dessin du mur. Au verso se trouvait un nom presque effacé : Emma L. et une date vieille de plusieurs décennies. Frédéric regarda de nouveau l’escalier au bout du corridor. La plaque 4 avait disparu. Il ne restait qu’un mur peint, sans porte, sans marches, comme si l’étage n’avait jamais existé.