Ils étalèrent les dessins sur la table de cuisine de Marianne. Elle refusait désormais de travailler au pavillon Laurier après la tombée du jour. Frédéric ne se moqua pas. Depuis le quatrième étage, il vérifiait lui-même les grilles de ventilation chaque fois qu’une pièce devenait trop silencieuse. Sur presque tous les dessins, la porte rouge était accompagnée de trois traits noirs. Trois coups. Trois réponses. Trois invitations.
Un dessin montrait Emma assise dans une chambre, les mains sur les oreilles. Dans le mur derrière elle, plusieurs bouches avaient été dessinées à la place des conduits. Sous l’image, une phrase enfantine : IL PARLE AVEC CE QU’ON LUI DONNE. Marianne la relut plusieurs fois. « Les voix. Les noms. Les enregistrements. » Frédéric pensa à sa propre voix dans la vidéo, à celle de Marianne dans le mur, à la cassette qui changeait quand on la rejouait.
Ils testèrent une hypothèse sans parler. Marianne écrivit une phrase sur papier : LE CIEL EST VERT. Frédéric la lut silencieusement. Rien. Elle la montra à la grille de ventilation de la cuisine, ce qui leur sembla ridicule jusqu’au moment où un souffle froid en sortit. Toujours rien. Frédéric prononça alors la phrase à voix haute. Trois secondes plus tard, dans le conduit de la salle de bain, sa propre voix répondit : « Le ciel est vert. »
Marianne devint blanche. La voix répéta la phrase une seconde fois, mais avec une petite erreur : « Le ciel était vert. » Puis une troisième : « Le ciel sera vert. » Comme si quelque chose essayait les temps de verbe. Frédéric ne bougea plus. Dans le conduit, sa voix demanda : « Marianne ? » Elle serra les dents et ne répondit pas. La voix essaya encore. « Marianne, t’es là ? »
Le téléphone de Frédéric vibra. Un fichier audio venait d’apparaître sans application ouverte. Il ne le lança pas. Le nom suffisait : reponse_03.wav. Marianne prit une feuille et écrivit en grosses lettres : ON NE L’ÉCOUTE PAS. Frédéric hocha la tête. Le téléphone vibra encore. Le fichier changea de nom : emma.wav.
Cette fois, une voix sortit directement du haut-parleur malgré le volume à zéro. Emma chuchota : « C’est pas moi qui appelle. » Puis le téléphone s’éteignit. Dans le mur, l’autre voix répéta immédiatement : « C’est pas moi qui appelle. » Même phrase. Même hauteur. Mais pas le même rythme. Emma avait hésité avant le mot appelle. La copie, elle, n’avait hésité nulle part.
Frédéric regarda Marianne. Ils venaient peut-être de trouver la première différence fiable : ce qui écoutait pouvait copier les mots, peut-être les voix, mais pas encore les petites imperfections humaines autour des mots. Les pauses. Les reprises. Les hésitations. Marianne nota tout. « Si ça apprend, faut qu’on arrête de lui donner des cours. »
Dans la nuit, aucun des deux ne parla près d’un conduit. Ils communiquèrent par messages écrits jusqu’à ce que ça devienne absurde. Vers deux heures, un nouveau dessin apparut au milieu des autres. Ils étaient certains qu’il n’y était pas avant. Il représentait une femme âgée devant Saint-Damien. Sous son visage, un nom : LISE FOURNIER.