L’eau dans le bol ne bougeait pas. C’est ça qui rendait l’image pire. Le téléphone de Frédéric reposait au fond, complètement immergé, l’écran allumé comme si de rien n’était. La lumière bleue traversait l’eau salée et projetait des reflets tremblants sur le visage de Lise Fournier. Marianne se leva si vite que sa chaise grinça contre le plancher. « Ben voyons donc… » Personne ne rit. Sur l’écran, une notification venait d’apparaître : NOUVEAU FICHIER DÉTECTÉ.
Lise recula d’un pas. Toute sa dureté venait de tomber. Elle n’avait plus l’air d’une ancienne infirmière prête à raconter une vieille horreur. Elle avait l’air d’une femme qui venait d’entendre quelqu’un frapper à une porte qu’elle avait passée trente ans à ignorer. « Sortez-le pas. » Sa voix était basse, mais ferme. Frédéric fixa l’appareil sous l’eau. « Il va mourir. » Marianne le regarda comme s’il venait de dire une niaiserie monumentale. « Frédéric, ton cell est déjà rendu aquarium pis il reçoit des messages de l’enfer. Je pense qu’on a dépassé la garantie. »
Le téléphone vibra dans le bol. Une petite onde se forma, puis une autre. Les grains de sel au fond se déplacèrent lentement, attirés vers l’écran. Ils formèrent des lettres blanches sur la vitre. PAS LISE. Frédéric sentit son cœur manquer un temps. Lise porta une main à sa bouche. « Non. » Les grains bougèrent encore. PAS SON NOM.
Marianne se tourna vers Lise. « Qu’est-ce que ça veut dire ? » La vieille femme ne répondit pas tout de suite. Son regard était accroché au bol. « Fournier, c’était mon nom après. Pas là-bas. À Saint-Damien, j’avais un autre nom. » Frédéric comprit que ce détail n’était pas administratif. Pas seulement. Dans certains vieux rapports, des noms avaient été changés, effacés, déplacés. Le phénomène semblait aimer les noms. Les vrais. Les faux. Les noms qu’on garde dans les dossiers et ceux qu’on essaie d’enterrer.
Lise finit par s’asseoir. « Je m’appelais Lise Beaudoin quand j’ai travaillé au pavillon. J’ai changé après mon mariage. Après l’incendie, j’étais contente que les vieux dossiers restent au mauvais nom. Je me disais que ça m’aiderait à dormir. » Elle eut un rire sec. « Ça marche pas. Les murs se foutent de l’état civil. »
« B-14 », répéta Frédéric. « Pas Chambre 14. Classeur B-14. » Lise hocha la tête. « Marchand gardait deux séries de dossiers. Les rapports propres, pour l’administration. Les vrais, dans un classeur gris barré avec une petite clé. » « Il est où ? » demanda Marianne. Lise la regarda longuement. « Si je vous réponds, vous allez y aller. » « Probablement. » « Même si je vous dis de pas y aller ? » Marianne soupira. « Madame Fournier… avec respect, on est déjà rendus pas mal loin dans les mauvaises décisions. »
Lise se leva et alla jusqu’à une petite armoire du salon. Elle en sortit une enveloppe brune, très usée, fermée avec une corde rouge. « Je l’ai volée la nuit de l’incendie. Pas le classeur. Juste ça. Je pensais que ça pourrait servir si quelqu’un me demandait un jour pourquoi on avait laissé faire. Personne a demandé. » Elle posa l’enveloppe sur la table. Frédéric ne la toucha pas. Marianne non plus. Le papier avait l’air trop fragile pour contenir ce qu’il contenait.
À l’intérieur, il y avait trois photos, une clé et une cassette miniature. Les photos montraient Emma enfant, assise sur un lit métallique. Ses cheveux noirs lui tombaient devant les yeux. Les murs derrière elle étaient couverts de dessins. Sur la première photo, les dessins représentaient des portes. Sur la deuxième, des corridors. Sur la troisième, une seule forme noire, debout derrière la petite fille. Marianne souffla : « C’est l’Homme du Corridor. » Frédéric ne lui avait jamais donné ce nom à voix haute. Elle non plus, peut-être. Mais le nom venait de sortir comme s’il existait déjà.
Lise prit la photo et la retourna. Au verso, quelqu’un avait écrit : ne pas lui donner de nom. « Marchand disait que nommer les choses les aidait à rester. Emma disait le contraire. Elle disait que ce qui n’a pas de nom peut entrer partout. » Frédéric sentit un frisson lui passer le long du dos. Encore cette logique inversée. Chaque règle en contredisait une autre. Comme si le phénomène s’adaptait à la manière dont on essayait de le comprendre.
La clé était petite, vieille, attachée à une étiquette : B-14. « Le classeur est encore là-bas ? » demanda Frédéric. Lise regarda vers la fenêtre. Dehors, Longueuil continuait, des voitures passaient sur la rue, quelqu’un promenait un chien sous la pluie. « Si la pièce où il était existe encore, oui. Mais à Saint-Damien, ça veut rien dire. Une pièce peut être là sans être là. Une porte peut mener au bon endroit seulement si elle veut. »
Marianne prit enfin la clé. « Qu’est-ce qu’il y a sur la cassette miniature ? » Lise pâlit. « La fin de l’essai six. » Frédéric recula presque. « Vous l’avez écoutée ? » « Une fois. Pas au complet. J’étais jeune, mais pas folle. » Elle regarda Marianne. « Si vous avez déjà une cassette, celle-ci va vouloir lui répondre. Gardez-les séparées. Pas dans la même pièce. Pas dans le même sac. Pas même dans la même pensée, si vous êtes capables. »
La phrase aurait pu sembler ridicule. Elle ne l’était pas. Frédéric avait déjà vu ce que l’attention faisait au phénomène. Marianne enveloppa la cassette miniature dans un linge à vaisselle que Lise lui tendit. « On va faire quoi avec ça ? » demanda Frédéric. Marianne ne le regarda pas. « On va pas l’écouter. Pas aujourd’hui. » « Mais le classeur B-14… » « Oui. On va chercher les papiers. Pas les voix. Les papiers mentent moins vite. » Lise eut un petit sourire triste. « Vous pensez encore que les papiers sont plus sécuritaires. »
Avant de partir, Lise les arrêta dans l’entrée. « Si vous voyez Emma adulte, méfiez-vous. Si vous voyez Emma enfant, écoutez-la. » Marianne fronça les sourcils. « Pourquoi ? » Lise serra ses bras autour d’elle. « Parce qu’après l’incendie, quelque chose a appris à porter son visage. Mais avant… avant, elle essayait encore de sauver le monde. À sa manière. Avec ses dessins. »
Dans le bol, le téléphone de Frédéric s’éteignit enfin. L’eau resta lumineuse une seconde de plus, comme si l’écran avait laissé une trace. Puis tout redevint normal. Frédéric sortit l’appareil avec une paire de pinces. Il était mort. Complètement. Pourtant, quand il le retourna, une phrase était gravée dans le verre, comme faite de l’intérieur.
PAS LISE. PAS EMMA. PAS ENCORE.
Marianne lut la phrase et ferma les yeux. « J’aime pas le “pas encore”. » Frédéric non plus. Il rangea le téléphone mort dans un sac. Le poids de la clé B-14 dans la poche de Marianne semblait beaucoup plus important que sa taille. Ils étaient venus chercher une réponse et repartaient avec une porte de plus. C’était toujours comme ça. Saint-Damien ne donnait jamais une sortie. Il donnait un détour qui ressemblait à une explication.