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Chapitre X

Le dépôt Bélanger

Montréal aussi avait ses couloirs oubliés.

Marianne s’arrêta au milieu de l’escalier, une main sur la rampe, la clé B-14 serrée dans l’autre. Les portes des appartements étaient toutes identiques maintenant. Même vieille peinture beige, même judas en laiton, même numéro vissé de travers : 14. Pas seulement l’appartement de Lise. Celui d’en face aussi. Celui du premier. Celui du sous-sol. Frédéric regarda vers la sortie de l’immeuble. La porte vitrée donnait encore sur la rue, sur les autos stationnées, sur la pluie. Mais entre eux et dehors, il y avait quatre portes 14.

ARCHIVE MUNICIPALE — / DÉPÔT BÉLANGER / ACCÈS TEMPORAIRE

« On regarde pas dedans », dit Marianne. Sa voix avait le ton de quelqu’un qui se donne un ordre à elle-même. Frédéric hocha la tête. Ils descendirent lentement. À chaque palier, une porte vibrait un peu, comme si quelqu’un respirait derrière. Pas fort. Juste assez. Une odeur différente passait sous chacune : plâtre mouillé, café froid, désinfectant, vieille fumée, linge humide. Des odeurs de lieux vrais. Ça rendait la chose pire que si ça avait senti le soufre ou la mort. L’horreur faisait semblant d’être ordinaire.

Au premier étage, une voix d’enfant chuchota derrière une porte : « J’ai dessiné la sortie. » Marianne ferma les yeux, mais continua de descendre. Frédéric ralentit malgré lui. La poignée de la porte tourna d’un millimètre. « Frédéric », dit Marianne sans se retourner. « Fais pas ton Frédéric. » Il reprit la marche. C’était rendu un verbe, apparemment : faire son Frédéric. Vouloir comprendre au moment exact où il faudrait décrisser.

Ils sortirent finalement dans la rue. En ce , la pluie leur frappa le visage avec une normalité brutale. Frédéric se retourna vers l’immeuble. Les numéros étaient revenus. 1, 2, 3, 4. Lise Fournier les regardait depuis sa fenêtre du rez-de-chaussée. Elle ne leur fit pas signe. Elle tenait seulement le rideau entrouvert, le visage fermé, comme quelqu’un qui vient de regarder partir deux personnes vers une route qu’elle connaît trop bien.

Ils décidèrent de ne pas retourner chez Marianne. Pas tout de suite. La cassette miniature dans son linge à vaisselle semblait trop lourde pour un petit objet. La clé B-14 aussi. Ils roulèrent vers le pavillon Laurier, mais pas pour entrer dans la salle d’archives. Marianne voulait consulter des plans papier, des inventaires hors ligne, des fonds qui n’avaient jamais été numérisés. « Si le fichier EMMA peut jouer avec les machines, on travaille avec du carton pis du crayon. » Frédéric approuva. Le vieux monde devenait soudain plus rassurant.

Au sous-sol du pavillon Laurier, les archives papier sentaient la poussière, le bois sec et le chauffage trop fort. Une odeur plate. Une odeur magnifique. Frédéric n’avait jamais aimé autant le simple bruit des tiroirs métalliques qui ouvrent. Marianne trouva le fonds qu’elle cherchait : dossiers de bâtiments désaffectés, inventaires ministériels, correspondance administrative liée à d’anciens établissements de soins. Rien de spectaculaire. Des boîtes brunes. Des chemises kraft. Des formulaires qui avaient l’air de vouloir endormir toute personne assez imprudente pour les lire.

Et pourtant, c’est là que Saint-Damien réapparut. Pas comme un lieu hanté. Comme un problème d’entreposage. Une note de 1994 indiquait que plusieurs classeurs du pavillon avaient été déplacés après l’incendie dans un dépôt temporaire lié à un ancien bâtiment de Saint-Jean-de-Dieu. Une autre note corrigeait : non, les classeurs avaient été transférés à un centre de documentation externe. Une troisième disait : documents introuvables. Frédéric posa les trois feuilles côte à côte. « Ça a pas été perdu. Ça a été déplacé jusqu’à ce que pus personne sache où c’était. »

CORRESPONDANCE INTERNE — 1994 Objet : Classeurs résiduels du pavillon Saint-Damien Les dossiers identifiés B-12 à B-16 doivent demeurer scellés jusqu’à révision par l’autorité médicale compétente. Aucune consultation externe sans autorisation écrite. Note ajoutée au crayon : B-14 ne doit pas être ouvert dans une pièce avec conduits actifs.

Marianne tapota le papier du doigt. « Conduits actifs. Encore le son. » Frédéric regarda le plafond du sous-sol. Les conduits d’air étaient visibles, mais silencieux. Pour l’instant. « On a la clé. Il faut trouver le classeur. » « Évidemment », dit Marianne. « Parce qu’une clé maudite qui ouvre un classeur maudit, ça te semble un plan de journée raisonnable. » Elle soupira. « Mais oui. On trouve le classeur. Pas la cassette. Le classeur. »

Ils trouvèrent la piste deux boîtes plus loin : dépôt Bélanger, ancien entrepôt administratif reconverti, fermé depuis 2008. Frédéric reconnut l’adresse. Un vieux bâtiment de l’Est, pas loin de la rue Notre-Dame, coincé entre des terrains industriels et des voies ferrées. Marianne lut la fiche. « Tu sais ce qui me fait peur ? » « Tout ? » « Oui, mais surtout que ça soit à Montréal. » Frédéric comprit. Saint-Damien dans le bois, c’était déjà terrible, mais au moins l’horreur semblait éloignée. Un dépôt administratif dans l’Est, ça voulait dire que la chose pouvait se cacher entre un garage municipal et un entrepôt de pneus.

Ils s’y rendirent avant la tombée du jour. Le dépôt Bélanger était un bâtiment bas, en brique brune, avec des fenêtres murées et une clôture tordue. Pas de forêt. Pas de colline. Juste du béton, des flaques d’huile, des graffitis et le bruit lointain des camions. Marianne resta devant l’entrée. « Ça sent moins le film d’horreur. » Frédéric répondit : « Ça me rassure pas. » Elle hocha la tête. « Moi non plus. »

La porte arrière était entrouverte. Bien sûr. Frédéric eut presque envie de rire. Les portes, dans cette histoire-là, avaient toujours l’air d’attendre. À l’intérieur, le dépôt était rempli de rayonnages métalliques et de boîtes affaissées. L’air sentait le carton mouillé, la rouille et le vieux chauffage industriel. Pas de néons rouges. Pas de corridor vert. Juste un ancien entrepôt municipal ou ministériel, laid, banal, québécois au possible. Et pourtant, le silence était pareil. Pas le silence tranquille. Le genre de silence qui écoute.

Ils avancèrent avec leurs lampes. Les boîtes portaient des codes : SD, SJD, PIN, DGL, ARCH-MED. Frédéric sentit un frisson. Saint-Damien. Saint-Jean-de-Dieu. Pinel. Douglas. Les institutions réduites à des lettres, alignées dans la poussière. Marianne murmura : « C’est un cimetière de paperasse. » Frédéric répondit : « Ou une carte. » Elle le fusilla du regard. « Fais pas ton Frédéric. »

Le classeur B-14 se trouvait au fond, derrière une étagère tombée. Gris, bosselé, fermé par une serrure minuscule. Rien de surnaturel à première vue. Juste un vieux classeur qui aurait pu contenir des factures. Marianne sortit la clé. Elle hésita. « Pas de conduits actifs, qu’ils disaient. » Frédéric leva les yeux. Le plafond était défoncé par endroits. Aucun système de ventilation ne semblait fonctionner. « Ça a l’air mort. » Marianne grinça des dents. « Dans notre dossier, ça veut rien dire. »

Elle tourna la clé. Le tiroir s’ouvrit avec un bruit sec. Aussitôt, tous les conduits du bâtiment se mirent à respirer.

Dans le tiroir du classeur, le premier dossier portait un nom écrit à la main : MARCHAND, ALAIN — PATIENT ZÉRO.