Le souffle dans les conduits n’était pas fort. C’était ça qui les empêcha de courir tout de suite. Un petit bruit d’air, presque normal, comme si l’ancien dépôt Bélanger venait de se rappeler qu’il avait déjà eu un système de ventilation. Marianne garda la main sur le tiroir ouvert. Frédéric, lui, fixait le dossier. MARCHAND, ALAIN — PATIENT ZÉRO. Les mots ne faisaient aucun sens et, en même temps, ils réorganisaient tout. Marchand n’était peut-être pas seulement le médecin qui avait ouvert la mauvaise porte. Il avait peut-être été la première ouverture.
« Non », dit Marianne. « Non, je veux pas que ça soit ça. » Frédéric comprenait. Si Marchand était patient zéro, alors les rapports, les essais, les cassettes, toute la posture clinique n’étaient peut-être qu’un masque. Pas un chercheur étudiant un phénomène extérieur. Un homme infecté qui documente sa propre transformation en appelant ça de la science. Le genre d’horreur que la paperasse rend possible parce qu’elle donne une belle forme aux mauvaises décisions.
Ils sortirent le dossier du classeur. Le papier était froid. Pas humide, pas poussiéreux. Froid comme s’il venait d’un frigo. Frédéric l’ouvrit sur une vieille table métallique. La première page n’était pas un rapport médical, mais une lettre personnelle adressée au directeur d’un programme à Pinel. L’écriture de Marchand était nette, élégante, presque arrogante.
Marianne relut la dernière phrase à voix haute, très lentement. « La seule à lui résister. » Frédéric sentit un poids étrange quitter puis revenir dans sa poitrine. Emma n’était pas la porte. Pas le monstre. Peut-être même pas le piège. Elle était ce qui tenait quelque chose fermé. Ou essayait de le faire. Et depuis le début, les fichiers les poussaient à la trouver, à l’écouter, à la croire juste assez pour s’approcher. Le phénomène pouvait utiliser la compassion aussi bien que la peur.
Le dossier contenait ensuite des transcriptions d’essais acoustiques. Les premières étaient cliniques. Les dernières devenaient fragmentées. Marchand y décrivait des voix qui reprenaient les phrases avant qu’il les prononce, des portes visibles seulement dans les reflets, des patients qui dessinaient des pièces où ils n’étaient jamais allés. Puis une note revenait souvent : ne pas laisser E-14 dormir près d’un conduit. Marianne passa une main sur son visage. « Ils savaient que les murs lui parlaient. Pis ils l’ont gardée là. »
Dans le dépôt, les conduits respirèrent un peu plus fort. Frédéric leva sa lampe. La poussière au plafond bougeait doucement autour des grilles. Marianne referma le dossier une seconde. « On prend tout et on sort. » « Il faut lire la suite. » Elle le regarda avec une colère plate. « Non. On prend tout. On lit ailleurs. Dans un parc s’il faut. Dehors. Loin des tuyaux. » Elle avait raison. Elle avait souvent raison. Frédéric rangea les papiers dans son sac avec une précaution presque ridicule.
Au moment où il prit la dernière chemise, une photo tomba sur le sol. Frédéric la ramassa. On y voyait Marchand, plus jeune, debout devant une porte rouge. Mais ce n’était pas le corridor de Saint-Damien. À l’arrière-plan, on reconnaissait une architecture urbaine, peut-être une aile ancienne de Saint-Jean-de-Dieu. La porte rouge existait avant Saint-Damien. Ou elle avait suivi Marchand. Au verso, une date : 1978. Et une phrase : première réponse obtenue après trois coups.
Marianne jura doucement. « Donc ça a commencé avant Emma. » Frédéric hocha la tête. « Ou avec Marchand. » « Pis Emma a juste été l’enfant qui voyait où ça menait. » Le dépôt sembla se resserrer autour d’eux. Les rangées de boîtes paraissaient plus longues. Le chemin vers la sortie était encore visible, mais plus loin que prévu. Toujours cette même mauvaise distance. Comme dans le corridor. Comme dans les escaliers. Comme dans tout ce que le phénomène touchait.
Ils commencèrent à marcher vite. Pas courir. Marianne avait dit un jour que courir donnait l’impression à la place qu’on acceptait le jeu. Frédéric ne savait pas pourquoi cette règle lui semblait vraie, mais elle l’était. Les boîtes défilaient de chaque côté : SD, SJD, PIN, DGL. Les lettres semblaient changer quand il les regardait trop longtemps. SD devenait SEUIL. PIN devenait PLI. DGL devenait DÉGEL. Il cligna des yeux. Les codes redevinrent normaux.
Une voix sortit d’une boîte sur leur gauche. Celle de Marchand. « Je ne l’ai pas ouverte. » Frédéric et Marianne s’arrêtèrent malgré eux. La voix répéta : « Je ne l’ai pas ouverte. Elle a répondu. » Marianne murmura : « On répond pas. » Mais la voix continua, plus proche, sortant maintenant d’une autre boîte, puis d’une autre. « Elle a répondu parce que je l’ai appelée. » Les conduits prirent le relais. « Je l’ai appelée parce qu’elle connaissait mon nom. »
Frédéric sentit une compréhension horrible s’installer. Les trois coups n’étaient peut-être pas un appel venant de l’autre côté. Peut-être que c’était eux qui frappaient sans le savoir. Chaque lecture. Chaque écoute. Chaque fois qu’ils prononçaient les noms. Marchand. Emma. Saint-Damien. Le phénomène ne faisait pas seulement irruption dans leur monde. Il était invité par l’attention. Par le besoin de nommer. Par la phrase humaine la plus dangereuse : c’est quoi, ça ?
La sortie du dépôt apparut enfin. Dehors, la lumière de fin d’après-midi était sale, mais réelle. Marianne poussa la porte. Elle ne s’ouvrit pas sur la rue. Elle s’ouvrit sur une salle d’attente d’hôpital. Chaises métalliques. Mur vert. Odeur de désinfectant. Au fond, une affiche jaunie : HÔPITAL SAINT-JEAN-DE-DIEU — SERVICE D’OBSERVATION. Frédéric recula. Marianne claqua la porte. Elle attendit deux secondes, puis rouvrit. Cette fois, la rue était là. Camions, flaques, clôture. Elle attrapa Frédéric par le manteau et le tira dehors.
Ils traversèrent la cour industrielle jusqu’à la voiture. Le dossier Marchand pesait dans le sac de Frédéric comme une brique froide. Marianne démarra, puis s’arrêta avant de quitter le stationnement. « On va pas chez moi. Pas chez toi. Pas au pavillon Laurier. » Frédéric regarda le dépôt dans le rétroviseur. « Où, alors ? » Elle sortit sur la rue Notre-Dame. « Dehors. Un endroit sans murs. Sans conduits. Sans portes. »
Ils roulèrent jusqu’au parc Maisonneuve et restèrent dans la voiture, face à l’étendue noire des arbres. Montréal grondait autour, lointaine, indifférente. Frédéric ouvrit le dossier Marchand sur ses genoux. Marianne baissa les vitres malgré le froid. « Si une voix sort d’un arbre, je sacre mon camp. » Frédéric eut presque un sourire. Puis il lut la page suivante.
Marianne ne fit aucun commentaire. Elle fixait le parc. Frédéric sentit le texte descendre en lui lentement, comme de l’eau froide. Si Emma était un poids contre la porte, alors chercher à la libérer pouvait vouloir dire enlever ce poids. Le phénomène leur avait peut-être vendu une histoire de sauvetage pour les amener exactement là. Il repensa à toutes les fois où la voix d’Emma avait demandé de l’aide. À toutes les fois où elle les avait avertis. Les deux pouvaient être vrais. Elle pouvait vouloir être sauvée et être dangereuse à sauver.
Dans le parc, entre deux arbres, une silhouette se tenait debout. Très loin. Trop immobile. Frédéric ne dit rien. Marianne la vit quand même. « Je le vois. » Sa voix était basse. « L’Homme du Corridor ? » Frédéric hocha la tête. La silhouette ne bougeait pas. Pourtant, à chaque voiture qui passait derrière eux, à chaque clignement de phares, elle semblait un peu plus proche.